La littérature se meurt ? Les rituels institutionnels et mondains, les prix, tout ça persistera encore longtemps. « Comme un astre mort », cingle Abel Quentin, auteur de Sanctuaires, paru début mai. Les injonctions présidentielles à « lire davantage » continueront de résonner dans le vide, tout comme ces totems par lesquels une société feint d'aimer encore une littérature qu'elle a cessé de lire.

Frédéric Beigbeder tire le premier : « Après Copernic, Darwin et Freud, voici la quatrième blessure narcissique : l'homme écrit moins bien qu'un ordinateur. »

Un silence gêné

On rapporte que Néron jouait de la lyre pendant que Rome brûlait. Dira-t-on, demain, que les auteurs ont regardé sans mot dire une littérature générée par l'IA envahir le monde de l'édition ?

« Mais rien. Il y a un silence gêné. Voire, parfois, chez tel éditeur ou tel futur romancier, une fuite en avant complète, sans le moindre questionnement sur la nature de cette littérature hybridée », déplore Abel Quentin. « Suis-je le seul à m'inquiéter ? », confie un autre des nombreux auteurs à succès contactés par Le Figaro. « Trop ont une pudeur de gazelle sur le sujet. »

Le plus consternant ? « Qu'un bouleversement semblable à l'invention de l'écriture soit vécu comme un changement de routine, pas plus, par des personnes qui passent leur temps à parler de l'Art, de la Littérature, de Conscience, de Combat, avec les majuscules, les voix enrouées, et les poses pompières de rigueur. »

De l'autoédition à l'édition traditionnelle

Les livres écrits par l'IA ont inondé le marché de l'autoédition, donnant lieu à des cas proprement ubuesques. Kindle Direct Publishing a dû imposer qu'un même auteur ne publie pas plus de trois titres par jour. L'auteure Lena McDonald a oublié de supprimer d'une romance à succès une phrase générée par un chatbot : « J'ai réécrit le passage pour qu'il corresponde davantage au style de J. Bree… »

Hachette Livre a récemment dû retirer l'édition britannique du roman Shy Girl, accusé d'avoir été largement généré par IA.

Les scénarios possibles

Le plus utopique : que l'IA ne reste qu'un outil parmi d'autres, un dictionnaire des synonymes augmenté. Une sorte de « super secrétaire », résume un essayiste, « bien pratique pour débloquer le syndrome de la page blanche ».

Le plus salutaire : que l'IA, en accentuant la dérive de l'édition vers une production sérielle, sans style ni signature, la révèle. « Dans la littérature de gare, l'esprit de ChatGPT était déjà là », glisse avec malice l'écrivain Alexis Jenni, Prix Goncourt 2011.

Le plus vraisemblable : l'auteur devenant directeur artistique, orientant la machine, arbitrant entre les idées et les formulations, puis donnant lui-même le dernier coup de pinceau, comme jadis les peintres Raphaël ou Titien.

« Il est une sorte de patron d'atelier qui peut désormais travailler avec une réserve inépuisable d'apprentis, parfois plus intelligents ou meilleurs connaisseurs que lui. » — Raphaël Doan

« L'IA entraîne une seconde mort de l'auteur »

Pour Abel Quentin, « si on pousse la logique à bout de l'IA générative, l'auteur deviendra lui-même éditeur, et l'éditeur sera un éditeur d'éditeurs ».

Mais cela ne révèle-t-il pas, finalement, que l'auteur n'a jamais créé ex nihilo, qu'il n'a toujours fait qu'assembler, recombiner l'existant ?

« L'IA entraîne une seconde mort de l'auteur, pour reprendre Barthes. Elle vient mettre à mal le mythe de l'écrivain solitaire inspiré par les muses », observe Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS et auteur de Créativités artificielles.

Le lecteur ne saura plus

Le plus inexorable, enfin : que le lecteur ne sache plus qui de la machine ou de l'homme tient la plume, et que le plaisir littéraire soit définitivement miné par le doute.

Pour Abel Quentin, le regard du lecteur erre désormais « sur un espace trouble où pèse, partout, le soupçon de l'illusion machinique ».

Véronique Cardi, présidente des Éditions JC Lattès, confie avec humilité : « En toute humilité, je ne suis pas sûre de pouvoir distinguer un mauvais manuscrit écrit par un humain et un mauvais manuscrit écrit par une IA. Je pense en revanche être capable de déceler la nécessité intérieure qui porte un texte écrit par un humain, ainsi que la singularité radicale d'un style. »

Vers une mention « 100 % humain » ?

Pour endiguer la vague, une idée fraye notamment son chemin. « Un écrivain qui aurait écrit sans l'IA pourrait apposer une mention. Ce serait une façon de dire au lecteur : là, tu n'es plus dans cette zone marécageuse où l'on ne sait pas ce qui tient de l'homme ou de la machine. Tu poses le pied sur la terre ferme », explique Abel Quentin.

Mais comment pourrait-il être applicable à long terme ? « C'est infaisable : aucun détecteur ne marche à 100 %, et il y a tout un spectre dans l'usage de l'IA », argumente Raphaël Doan.

Ce qui résiste

Malgré tout, certaines voix s'élèvent pour défendre une littérature « sanctuaire ».

« Où serait sinon le plaisir du texte, ce plaisir contagieux qui se transmet de l'auteur au lecteur ? Il n'est pas indifférent de savoir que l'auteur a ri, lui-même, en écrivant. » — Abel Quentin

Gaspard Kœnig renchérit : « Je trouve insultant de publier une phrase qu'on n'a pas pensée, qui ne vient pas de soi et ne reflète pas notre intention. C'est une question de dignité. Un sujet humain témoigne de sa singularité, de son intériorité à un autre par le langage et l'écriture. Si la parole vient de la masse, d'une simple corrélation statistique, dans un but purement utilitaire, la communication n'a plus d'intérêt humain. »

PRIX PASCAL _

Et vous, d'où vient votre texte ?

Le Prix Pascal de Littérature IA n'exige ni ne prohibe l'usage de l'IA. Il demande une chose : que vous sachiez d'où vient ce que vous publiez. Que vous assumiez votre geste d'écriture — humain, assisté, ou hybride.

Candidater au Prix Pascal →