Un prix Nobel avoue utiliser l'IA. Le monde littéraire s'indigne. Et le Prix Pascal change sa définition. Ces trois événements racontent la même histoire : la littérature ne meurt pas — elle mue.
Au Forum Impact de Poznań, le 18 mai, Olga Tokarczuk a fait deux annonces. La première : son prochain roman serait probablement le dernier. La seconde : elle utilise l'intelligence artificielle dans son travail d'écriture.
La presse a retenu la seconde. Elle a oublié la première.
Pourtant, c'est la première qui compte. Tokarczuk, autrice des monumentaux Livres de Jacob (1 040 pages), explique que le lectorat se réduit, que les lecteurs découvrent la fin de ses romans grâce à des résumés, qu'aucun éditeur ne peut rémunérer décemment un travail de cette ampleur. Après le roman en cours, elle ne publiera plus que des nouvelles.
Et l'IA dans tout ça ? Un outil. Elle lui demande quelle musique écouterait tel personnage, lui soumet des pistes narratives. « Chérie, comment pourrions-nous développer cela joliment ? », lui dit-elle. Elle préfère parfois ses réponses aux références académiques — l'IA fonctionne par association d'idées, comme la pensée d'un écrivain.
« Je déclare brièvement et fermement : j'utilise l'intelligence artificielle selon les mêmes principes que la plupart des gens dans le monde — je la considère comme un outil permettant une documentation et une vérification plus rapides des faits. »
Ce rectificatif, publié sur Facebook le 19 mai, n'a rien calmé. Parce que la polémique n'a jamais été rationnelle.
Tokarczuk n'est probablement pas la seule. Elle est simplement la première à le dire. Comme le souligne l'analyse du Grand Continent, la vraie question n'est pas de savoir si un Nobel peut utiliser l'IA — c'est de comprendre pourquoi l'avouer honnêtement provoque une polémique, alors que se taire ne provoque rien du tout.
Le monde littéraire entretient une fiction : celle de l'écrivain seul face à la page blanche, génie solitaire, artisan intégral de chaque mot. C'est un mythe. Les écrivains ont toujours eu des outils — des secrétaires, des lecteurs zéro, des éditeurs qui réécrivent des chapitres entiers, des documentalistes, des traducteurs-adaptateurs. L'IA est le dernier en date.
Mais le mythe résiste. Et il résiste d'autant plus que l'IA menace quelque chose de profond : non pas la qualité littéraire, mais l'idée romantique que nous nous faisons de sa production.
Quand nous avons créé le Prix Pascal, notre définition initiale demandait une œuvre « produite de façon entièrement autonome par un agent d'intelligence artificielle — sans intervention humaine après le lancement ». C'était une position radicale, cohérente avec l'état du débat il y a quelques mois.
L'affaire Tokarczuk nous a confortés dans une intuition : cette frontière entre « l'IA seule » et « l'humain seul » n'existe pas. Tokarczuk ne délègue pas l'écriture — elle dialogue avec une machine. Elle reste l'autrice. Mais elle n'est plus seule.
C'est pourquoi le Prix Pascal a fait évoluer sa définition :
« La meilleure œuvre de fiction produite par un auteur et son agent d'intelligence artificielle — toute intervention humaine pour la créativité, la correction, l'inspiration, autorisée. »
Ce n'est pas un assouplissement. C'est une clarification. Nous ne cherchons pas la prouesse technique d'une machine livrée à elle-même. Nous cherchons la meilleure littérature possible née de cette collaboration nouvelle entre un esprit humain et une intelligence artificielle.
Tokarczuk rejoint une longue lignée. Philip Roth prédisait en 2009 le déclin du roman face à l'écran. Annie Ernaux écrivait en 1983 : « Depuis peu, je sais que le roman est impossible. » Ortega y Gasset parlait d'« épuisement » dès 1925. Nathalie Sarraute, en 1956, estimait que ni le romancier ni le lecteur ne pouvaient plus croire aux personnages.
Le roman n'est pas mort. Il est mort cent fois. Et chaque fois, il est revenu sous une autre forme.
Peut-être que la prochaine forme, c'est celle-ci : un auteur et son IA, ensemble, sans honte, sans mensonge, sans frontière artificielle entre ce qui est « pur » et ce qui ne l'est pas.
C'est en tout cas le pari du Prix Pascal.
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