Alexandre Gefen est directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la littérature contemporaine. Il a publié L'Idée de la littérature (Corti, 2021) et multiplie depuis les interventions publiques sur un sujet qui divise le monde des lettres : que fait l'intelligence artificielle à la littérature ?
Dans l'émission de Marie Sorbier, il choisit de ne pas trancher. Pas de condamnation, pas d'enthousiasme naïf. Ce qu'il offre à la place est plus utile : une grille de lecture, un ensemble de catégories pour penser ce que les écrivains font réellement avec l'IA — et ce qu'ils refusent de faire.
Ni pour ni contre : observer d'abord
Gefen part d'un constat : le débat public sur l'IA et la littérature est saturé de positions morales. D'un côté, ceux qui voient dans l'IA une menace existentielle pour la création humaine. De l'autre, les enthousiastes qui annoncent une révolution sans mesurer ce qui se perd.
Lui préfère la posture du chercheur : regarder ce qui se passe réellement, sur le terrain, dans les pratiques d'écriture concrètes. Et ce qu'il observe est plus nuancé que le débat ne le laisse supposer.
« L'IA est un miroir grossissant de la littérature. Elle nous force à nous demander ce que nous valorisons vraiment dans un texte — et pourquoi. »
Alexandre Gefen — France CultureLa typologie des écrivains face à l'IA
C'est le cœur de l'intervention de Gefen : plutôt que de parler d'écrivains "pour" ou "contre" l'IA, il propose de distinguer plusieurs postures — toutes légitimes, toutes révélatrices d'une conception différente de ce qu'est la littérature.
Le Résistant
Refuse l'IA par principe. Pour lui, l'écriture est un acte incarné, irréductible à la computation. L'IA produit du texte, pas de la littérature. Sa position est cohérente — et révèle ce qu'il entend par "écrire".
Le Curieux
Teste l'IA sans s'y livrer. Il l'explore comme un outil de recherche, un générateur d'idées brutes qu'il retravaille entièrement. L'IA lui sert de miroir ou de tremplin — jamais de plume.
L'Adoptant
Intègre l'IA dans son workflow sans le cacher. Il génère des passages, restructure avec l'aide du modèle, corrige et arbitre. Il revendique la copaternité de l'œuvre. Pour lui, l'auteur est celui qui décide, pas celui qui frappe les touches.
L'Expérimentateur
Fait de l'IA le sujet même de son œuvre. Il explore les limites du modèle, met en scène ses hallucinations, joue avec ses biais. L'IA n'est plus un outil : elle est le matériau.
Ce que cette typologie change
L'intérêt de la grille de Gefen est de déplacer la question. On ne demande plus "l'IA est-elle compatible avec la littérature ?" — question philosophique sans fond — mais "quelle conception de la littérature chacune de ces postures révèle-t-elle ?"
Le Résistant croit à l'unicité de la voix humaine, à l'expérience vécue comme condition de la création. L'Adoptant croit à la souveraineté éditoriale : peu importe qui a écrit la phrase, ce qui compte est la décision finale. L'Expérimentateur, lui, croit que la littérature a toujours été une exploration de ses propres conditions de possibilité — et l'IA n'est que le dernier outil en date.
La question de l'authenticité
Gefen aborde aussi la notion d'authenticité — le grand argument des détracteurs. Une œuvre produite par une IA serait "fausse" parce qu'elle ne porte pas l'empreinte d'une vie, d'une souffrance, d'un point de vue. Elle simule sans ressentir.
Sa réponse est élégante : la littérature a toujours joué avec l'authenticité. Les personnages fictifs ne vivent pas. Les mémoires sont reconstituées. Les romans historiques inventent des dialogues. L'authenticité littéraire n'a jamais été une correspondance avec le réel — c'est un effet produit sur le lecteur. Et cet effet, l'IA commence à savoir le produire.
Quelle posture pour le Prix Pascal ?
Le Prix Pascal se situe délibérément dans la quatrième catégorie de Gefen — l'Expérimentateur — mais avec une contrainte supplémentaire : l'agent doit être presque autonome. L'humain inspire, entraîne, corrige. La machine écrit.
Ce faisant, le Prix Pascal pose la question que Gefen juge la plus féconde : non pas "l'IA peut-elle écrire ?" mais "qu'est-ce que cela nous apprend sur ce qu'est écrire ?" Candidater →
Marie Sorbier a eu la bonne idée d'inviter un chercheur qui regarde sans condamner. Dans un débat souvent bruyant, c'est une qualité rare. Gefen nous rappelle que la littérature a toujours survécu à ses révolutions technologiques — l'imprimerie, la machine à écrire, le traitement de texte. Elle survivra à l'IA. La vraie question est : sous quelle forme ?